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Quel pilotage de la mise en oeuvre du socle commun par le MEN ?

La face cachée sur laquelle une vigilance est nécessaire.

dimanche 9 janvier 2011, par Alfred Bartolucci


Ce site propose d’ouvrir, sans prétention, des pistes pour engager les élèves dans leurs apprentissages et leur évaluation. Pour l’évaluation coutumière, qu’on décrit souvent comme destructrice, dès lors que certains enfants manifestentent quelques difficultés, elle souligne d’abord toutes les erreurs, ce que l’élève n’a pas réussi et informe sur le « niveau » du travail. En aucun cas elle explicite ce que sait faire l’élève, les situations qu’il maîtrise, jusqu’à quel seuil et dans quelles conditions. Dire d’un élève de cinquième qu’il a un niveau assez bon en géométrie informe bien moins que de dire qu’il sait réaliser des constructions (configurations usuelles de la classe) aux instruments et formuler des déductions fondées sur des informations données et des propriétés d’usage. Dire le niveau d’un élève, ne définit en rien ce qu’il sait faire !
Aussi, nous avons accueilli positivement la décision de mise en place un socle commun de connaissances et de compétences dans le cadre de l’école obligatoire du système éducatif français. Il a l’intérêt de questionner « ce que maîtrise effectivement l’élève ».
La démarche port folio à laquelle nous nous sommes familiarisés depuis quelques années et que nous avons cherché à mettre en place dans nos classes nous paraît apporter des pistes à exploiter pour la mise en œuvre du socle commun.
Mais cette démarche, au delà de sa popularité croissante, reste d’une appréhension « hermétique ». Elle renvoie à des pratiques hétérogènes et à des « prescriptions » qui apparaissent, à priori intenables donc peu réalistes. Ainsi, avancer cette démarche pour la mise en place du socle dans une équipe a toutes les chances de susciter du scepticisme. Se poser en éclaireur dans ces conditions fait courir le risque d’être vu comme un « illuminé » et d’induire des réticences sinon des résistances. Et de quel droit peut-on s’autoriser ce type d’influence ? L’initiative sur de tels enjeux ne peut pas être l’affaire d’une personne, ni d’une équipe de discipline. La Loi voté par la représentation nationale a fixé des priorités, sa mise en application se fait par des directives (b.o., circulaires, mise à disposition de grilles dites de référence ...). Mais est-ce suffisant ? Comment la mise en œuvre du socle est-elle portée aux divers niveaux du système ? Comment est-elle animée ? Il nous semble y avoir sur ces deux aspects un manque considérable. Ceux qui s’y engagent, sont suspects ou semblent faire du zèle. De toute évidence, le ministère semble avoir choisi la stratégie du « changement par des prescriptions administratives ».

Cette stratégie est accompagnée d’une communication visant des « effets d’annonces » sans se préoccuper des écarts entre le déclaré et l’impulsé. De fait depuis plusieurs mois alors qu’on parle beaucoup de socle commun même dans les médias, les changements initiés sont « symboliques ». Pour l’essentiel, depuis deux années, ils se cristallisent sur les modalités d’obtention du brevet des collèges, la mise en place des PPRE et l’accompagnement éducatif. Ces deux derniers, du fait même de la faible centration sur les défis posés par le socle commun, perdent beaucoup de leur portée quand leur mise en œuvre ne se réduit pas à faire la même chose avec une autre étiquette.

Pour l’attribution du brevet des collèges l’articulation avec le socle commun se fait par :

  • la validation du niveau A2 du CECRL,
  • l’exigence d’obtention du B2i, ...
  • une note d’oral en histoire de l’art
  • la note de vie scolaire.

Les dossiers du brevet sont constitués en prenant en compte ces éléments et d’autres dont l’examen et le contrôle continu. Mais la prise en compte de ces éléments, à part quelques cas isolés qui ont amorcé une réflexion de fond sur les attendus du socle, est formelle du fait que le fonctionnement ne permet pas de disposer de données objectives sur ce qu’on est sensé évalué. Il y a un tel écart entre les annonces du ministère et les réalités du terrain, qu’un système de redoutable de « faire avec » s’est installé ... Cela n’est pas nouveau, mais l’ampleur prise est inquiétante. Voyons de plus prés :

  • la proportion de collèges, dans lesquels les profs de langues ont mis en œuvre en termes d’apprentissages les cinq compétences du CECRL et amorcé une évaluation différenciée sur les paliers A2, A2, B1 ... est moins grande qu’on ne s’efforce à le laisser croire. Pour combien d’équipes, l’attestation du palier A2 a échappé à la traduction mécanique de la moyenne sur 20 des élèves ? Il n’y a là, aucune critique des collèges de langues, la mise en œuvre est complexe et nécessite du temps. Ce qui est problématique c’est que l’on fasse comme si !
  • Pour le B2i, les collèges où les équipes ont pris en charge de façon coordonnée dans leurs matières la formation à ses compétences et leur validation ne sont pas légion. Les usages intégrés dans les disciplines ne vont pas de soi, questions de réticence voire de résistance sans compter que les équipements informatiques font dans certains cas défaut ...
  • La note de vie scolaire, qui intervient pour elle même dans la délivrance du brevet, hors contrôle continu, est associée faute de mieux à la compétence 6 du socle (compétences sociales et civiques). Quand on sait que cette note est attribuée dans trop de collèges sur la base du nombre d’absences injustifiées, du nombre de remarques ou de sanctions portées sur le carnet de correspondance en cours ou en étude, on mesure la contorsion opérée. On est très loin d’une éducation au respect mutuel, au refus de la violence et des discriminations.

Les mesures prises posent des exigences d’abord formelles en se sens elles induisent chez les acteurs des pratiques d’apparence sans lien avec les défis à relever. Difficile d’adhérer, la seule possibilité restante, du fait de la contrainte sociale de l’examen, est de s’y conformer. De ce fait les modifications de modalités sont contre productives en termes de changements de pratiques, pire elles peuvent se constituer en futurs obstacles aux changements qu’appellerait une mise en œuvre effective du socle commun.

On objectera, qu’il ne faut pas être puriste et que l’entreprise n’est pas évidente à conduire sur tout le système éducatif. On argumentera qu’il faut laisser du temps au temps pour que les pratiques et le système évoluent. Nous avons été tentés de le croire, mais le doute gagne.

En effet, tout cela se produit dans un contexte qui n’est pas anodin. Le pilotage du système est soumis à une forte rationalisation avec :

  • Contrôle de la qualité des fonctionnements sur des indicateurs quantifiables.
  • Mise en œuvre d’actions avec octroi des moyens sur contrats d’objectifs,
  • Généralisation de bases de données informatiques assurant une visibilité dans le détail des actions et des résultats des acteurs.

Nous n’avons pas la naïveté de considérer que le fait d’introduire plus de rationalité dans le système est mauvais. Structurer, se donner des repères pour mieux agir et évaluer, disposer d’outils de partage d’informations et de ressource pour plus de réactivité face aux problèmes est une bonne chose. Dans ce qui se met en place, sous l’argument de faciliter les pratiques professionnelles des personnels on déploye un schéma de fonctionnement de type « vidéo surveillance ».

  • le logiciel GiBii pour le B2i permet des procédures de validation des compétences acquises par les élèves en associant les enseignants et les élèves. On ne peut qu’être favorable sur le principe. La centralisation académique des résultats permet aux responsable institutionnels locaux d’avoir une vue sur tout ce qui se passe, question de visibilité globale ... cela peut se comprendre. Mais quelles sont les limites entre prises d’informations et intrusions ? Très vite l’outil peut devenir instrument de défiance. Cette question est essentielle, se la poser c’est partir du principe que les personnels sont des professionnels responsables. S’il est normal qu’ils aient des comptes à rendre, c’est une caractéristique essentielle de la responsabilité, il n’est pas sain qu’ils soient ou se sente de fait placés sous surveillance.
  • Demain on mettra en place le logiciel GISCCO [[version démo]->http://giscco.free.fr/index.php ?page=demo] ou un autre pour le suivi du socle commun et le logiciel Mélia pour le CECRL. L’emprise de la prise d’info, laissera peu d’éléments dans l’ombre. Choisir, décider, agir sera un véritable enfer.

Gagner en rationalité pour plus d’efficience au service des usagers et des acteurs du système est une nécessité. Mais le déploiement de certains outils avec la tentation de l’exhaustivité et de la toute puissance que permettent les outils modernes de communication est bien autre chose. Comment dans ces conditions créer un contrat de confiance entre l’institution et ses personnels, entre chaque éducateur et ses élèves ? Un tel contexte soumet les enseignants à la pression permanente du regard externe avec comme conséquence la tentation de se réfugier dans un fonctionnement conformité.

On pourrait penser qu’il y a là beaucoup de dramatisation injustifiée. Nous croyons que c’est là un risque réel et déjà en œuvre. Transposé aux élèves, cela donne :

  • des notes en ligne sur le site du collège pour les familles avec les menus de la cantine, le cahier de texte de chaque classe et ce qui est étudié par matière et par séance, le travail donné pour les divers jours à la maison ...
  • Les changements d’emploi du temps, les retards ou les absences de chaque élève signalés en instantané par SMS sur les téléphones portables des parents.

Les parents auraient un accès instantané aux informations concernant leur enfant ... et leur enfant comment vivrait-il cela ? Tout contrôler concernant les personnels, … et les personnels comment vivraient-il cela ? La demande sociale est forte pour ce type de contrôle et trop peu de voix s’élèvent contre cette évolution. Les arguments des promoteurs sont dans « le bien faire » : tout contrôler pour éviter tous les dysfonctionnements ! La plupart sont sincères mais sont pris dans l’idéologie du ZERO DEFAUT ! Voulons-nous cela pour nos élèves et pour nous mêmes ?

Alors que nous sommes fortement favorables à la mise en place progressive du socle commun pour les raisons que nous avons rappelées en début de cet article, nous avons voulu souligner ce risque majeur « du tout contrôle » attaché aux outils déployés et sans doute répondant à des options politiques de pilotage du système.

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